PGE : Pourquoi le soutien post-pandémique cache-t-il une réalité insoupçonnée pour les entreprises françaises ?

Mis en place en 2020 pour éviter une vague massive de faillites, le Prêt Garanti par l'État (PGE) a permis de mobiliser un soutien public considérable — environ 140 milliards d'euros — au bénéfice de centaines de milliers d'entreprises françaises. Trois ans après, l'enjeu est double : mesurer l'efficacité opérationnelle du dispositif et évaluer son héritage financier pour la soutenabilité des entreprises et la stabilité du système bancaire.

Introduction

La crise sanitaire de 2020 a conduit le gouvernement français à lancer, en coordination avec Bpifrance et le réseau bancaire, le dispositif dit « Prêt Garanti par l'État » (PGE). Ce mécanisme visait à fournir une liquidité immédiate aux entreprises affectées par les mesures sanitaires afin de préserver l'emploi et la capacité productive. Environ 140 milliards d'euros ont été mobilisés sous forme de garanties publiques, ce qui en fait l'un des volets majeurs du soutien d'urgence en France (Ministère de l'Économie, Bpifrance).

La problématique aujourd'hui est d'apprécier l'héritage financier de ce choix : le PGE a-t-il seulement évité des faillites massives ou a‑t‑il créé une charge d'endettement durable qui pèse sur la résilience des PME ? Cet article décrit la conception du dispositif, évalue sa soutenabilité pour les entreprises, analyse le rôle de Bpifrance et compare le PGE aux dispositifs similaires en Europe.

1. Analyse des caractéristiques de conception et d'efficacité du PGE

Définition et architecture : le PGE repose sur une garantie publique apportée à un prêt bancaire octroyé à une entreprise. Les banques instruisent et distribuent le prêt puis la garantie est couverte partiellement par l'État et administrée via des relais publics tels que Bpifrance. Le taux de couverture variait selon la taille et la nature de l'entreprise, avec des niveaux de garantie allant typiquement de l'ordre de 70 % à 90 % pour les très petites entreprises et certaines catégories prioritaires (Ministère de l'Économie).

Processus opérationnel et rapidité : le dispositif a été conçu pour être déployé rapidement — lancement en mars 2020 et montée en régime dans les mois suivants — avec des procédures simplifiées afin de réduire les délais d'instruction. Cette accélération a permis à de nombreux acteurs d'obtenir des liquidités en quelques semaines, contrastant avec les délais habituellement observés dans l'octroi de crédit.

Couverture sectorielle : le PGE a été ouvert largement afin d'atteindre les secteurs les plus touchés (hôtellerie-restauration, tourisme, événementiel) mais aussi un grand nombre d'activités qui ont vu leur chiffre d'affaires chuter. Les effets hétérogènes par secteur se manifestent aujourd'hui dans la capacité de remboursement et le risque de défaut.

Indicateurs d'efficacité : plusieurs critères renseignent sur la performance du dispositif — volume garanti (ordre de grandeur : ~140 Md€), nombre d'entreprises bénéficiaires (centaines de milliers), et taux de rejet ou d'éligibilité. Bpifrance a été l'opérateur principal pour la couverture et le suivi des dossiers, en lien avec les établissements bancaires (Bpifrance).

Diagramme architecture PGE : entreprises, banques, Bpifrance, État

2. Évaluation de la soutenabilité de la dette et impacts financiers sur les PME

Graphique endettement PME avant et après PGE

Charge financière et capacité de remboursement : l'apport de liquidités via le PGE a temporairement assoupli la contrainte de trésorerie des entreprises. Toutefois, l'effet différé est une augmentation du stock de dette à moyen terme. La soutenabilité dépend de la trajectoire de reprise du chiffre d'affaires, de la marge opérationnelle et des capacités de négociation des échéances (reports, refinancements). Les calendriers de remboursement ont été modulables : dispositifs de différé initial, puis possibilités de renégociation avec les banques et d'étalement sur plusieurs années selon les situations (Banque de France).

Impact sur le fonds de roulement : pour des entreprises à faible marge, l'augmentation d'endettement peut dégrader le fonds de roulement et limiter la capacité d'investissement. Les ratios clés à suivre sont le ratio d'endettement net sur fonds propres, la couverture des intérêts et la capacité d'autofinancement. Une détérioration de ces indicateurs peut rendre nécessaire une restructuration ou un apport de capital.

Risques de défaut et scénarios de restructuration : le risque de défaut reste concentré dans certains secteurs et chez les entreprises dont la perte de chiffre d'affaires a été durable. Les scénarios vont du remboursement planifié au refinancement partiel, en passant par des opérations de restructuration (allongement d'échéancier, conversion partielle en quasi-fonds propres) ou, en dernier recours, des processus judiciaires. Les outils d'accompagnement (conseil, médiation, aides publiques complémentaires) sont déterminants pour réduire les défauts et limiter les effets en chaîne (INSEE, Ministère de l'Économie).

3. Le rôle de Bpifrance dans l'allocation du crédit et considérations d'aléa moral

Processus d'instruction et critères d'éligibilité : Bpifrance a joué un rôle d'intermédiaire et de garant technique : validation des lignes de garanties, suivi des portefeuilles et mise en place d'outils d'information pour les banques et entreprises. Les critères ont combiné des éléments comptables et des perspectives de continuité d'activité, avec une volonté de ne pas exclure massivement des entreprises viables mais temporairement en difficulté.

Organigramme décision PGE : demande entreprise, analyse banque, validation Bpifrance, garantie État

Sélectivité et contrôle : l'ampleur du dispositif a réduit la sélectivité habituelle du crédit au profit d'une approche plus inclusive. Cela pose un risque d'aléa moral : des entreprises ayant bénéficié d'une garantie forte peuvent hésiter à engager des mesures structurelles (réduction de coûts, transformation) si elles anticipent une prise en charge partielle des pertes par l'État. Les autorités et Bpifrance ont cherché à limiter ces effets par des dispositifs d'accompagnement et des critères de suivi ex post.

Conséquences pour le système bancaire : le PGE a transféré une part du risque vers le bilan public, ce qui a permis aux banques de continuer à prêter sans remettre immédiatement en cause leur solvabilité. À moyen terme, la qualité des portefeuilles et la capacité de recouvrement détermineront l'impact sur les établissements bancaires. Une montée des défauts forcerait une reprise de provisionnement et aurait des conséquences sur l'appétit au risque.

4. Analyse comparative des résultats du PGE avec d'autres dispositifs européens

Tableau comparatif dispositifs soutien Europe : FR, DE, IT, ES


PaysVolume (ordre de grandeur)Taux de garantieCaractéristiques clés
France~140 Md€70–90% (selon taille)PGE rapide, large couverture sectorielle, rôle central de Bpifrance
Allemagneplusieurs centaines de Md€ (via KfW)varie selon programmesprogrammes KfW avec forte capacité de refinancement et larges lignes
Italieordres de dizaines à une centaine de Md€taux variables, dispositifs nationaux et régionauxmix garanties/prêts directs et soutiens ciblés aux secteurs vulnérables
Espagneordres de dizaines de Md€taux variablesgaranties et aides sectorielles, dispositifs centralisés

Cette comparaison montre des logiques voisines (garanties publiques pour préserver la liquidité) mais des tailles et modalités distinctes : l'Allemagne a mobilisé un arsenal très large via la KfW, l'Italie et l'Espagne ont déployé des réponses mixtes. Les indicateurs de performance — taux de survie des entreprises, retour sur investissement public, impact sur l'emploi — doivent être mesurés dans la durée; des études comparatives menées par la Commission européenne et l'OCDE fournissent des éléments de comparaison et des enseignements méthodologiques (Commission européenne, OCDE).

Conclusion

Le PGE a été un instrument d'urgence efficace pour assurer la liquidité et éviter des ruptures massives d'activité au moment le plus critique de la pandémie. Cependant, son héritage est double : il a reporté une partie du coût de la crise sur le bilan public et accru l'endettement des entreprises. La soutenabilité dépendra désormais de la reprise de l'activité, de la capacité des entreprises à restructurer leur dette et à restaurer leurs marges, ainsi que de la qualité du suivi et des dispositifs d'accompagnement.

Pour l'avenir, les enseignements sont clairs : les mécanismes rapides de soutien doivent être complétés par des outils de ciblage et d'accompagnement post-crise (accompagnement à la transformation, instruments de quasi-fonds propres, incitations à la restructuration) afin de limiter l'aléa moral et de favoriser une reprise durable. Les autorités, Bpifrance et les banques devront coordonner leurs efforts pour transformer un sauvetage massif en une relance résiliente, en veillant à l'efficacité économique et à l'équité dans l'utilisation des deniers publics.